Entrevue avec Sylvain Lemay
Par Benoit Dorion
(publiée en octobre1997 dans le Journal de la Société de guitare de Montréal)

Depuis son existence en 1986 et après plus de 140 titres publiés, Les Productions d'OZ, grâce aux efforts de Sylvain Lemay, ne cessent de progresser. Leur souci de qualité se manifeste tant au niveau de la présentation, pour mettre en valeur les oeuvres, qu'à l'élargissement du répertoire de la guitare en collaboration avec des compositeurs et arrangeurs québécois. L'éclectisme de leur catalogue fait preuve d'ouverture d'esprit et la publication de pièces pour formations inusitées, d'audace. Dernièrement, Les Productions d'OZ se sont associées à plusieurs compositeurs européens, conférant une envergure internationale à cette entreprise de chez nous. 

-Parlez-moi de vos débuts comme éditeur, de la genèse des Productions d'OZ.
Tout a débuté par un concours de circonstances. Au départ, j'étais guitariste-concertiste, puis, suite à la naissance de ma première fille, je n'avais plus assez de temps pour pratiquer. Comme j'ai toujours fait des transcriptions, j'ai donc décidé de me consacrer davantage à l'édition. Après avoir fait l'acquisition d'un ordinateur pour informatiser mes partitions, j'ai publié en 1986 mes premiers cahiers: "39 mélodies du folklore" ainsi que ma "méthode de guitare pour débutants" qui d'ailleurs, intéresse encore beaucoup les consommateurs.

-Quelles sont les procédures à suivre pour un compositeur, un arrangeur, un transcripteur en vue de faire éditer ses partitions aux Productions d'OZ?
Généralement, les contacts se font par téléphone. J'ai une approche assez ouverte, mais je ne pourrais à partir de maintenant, accepter d'autres engagements, mon année de production étant déjà planifiée et très chargée!

-Et suite à la réception du manuscrit, quelles sont les étapes menant à la mise en marché pour l'éditeur?
Pour débuter, j'effectue une première impression comprenant tous les détails (doigtés, indications etc.) se rapprochant le plus possible du produit final. Après cette première étape, suit un temps de discussion avec le compositeur ou l'arrangeur pour les correctifs à effectuer et les dernières retouches à apporter pour l'impression définitive. Souvent, il peut y avoir jusqu'à trois séries d'épreuves tout dépendant de la complexité de l'oeuvre. Par la suite, toutes les partitions sont produites ici en format d'onze pouces sur dix-sept, pliées, agrafées, d'une reliure conventionnelle, en petit tirage. L'étape des pages couvertures est plus complexe: elles sont d'abord imprimées dans un premier jet, et ensuite, pour chaque collection nous procédons à une surimpression. La dernière étape consiste en la plastification des pages couvertures, pour ce faire, elles sont acheminées vers une autre compagnie, donnant la touche finale aux partitions qui se retrouvent sur le marché.

-Préconisez-vous un style particulier, un type d'instrumentation pour les oeuvres susceptibles de se retrouver dans votre catalogue?
Non, mes choix sont souvent justifiés par des coups de foudre. Par exemple, le coup de foudre le plus gros, c'est celui que j'ai eu pour les oeuvres de Patrick Roux. Très peu d'éditeurs auraient risqué de publier ses oeuvres à cause de leur instrumentation (clarinette, saxophone, percussions et guitare). je l'ai fait parce que je trouve sa musique très intéressante. Et, tout dernièrement, un compositeur espagnol génial vient s'ajouter à notre catalogue: Juan Manuel Cortés. Plusieurs de ses pièces sont écrites pour guitare et clavecin, j'accepte cette instrumentation, comme dans le cas des pièces de Patrick Roux parce qu'il s'agit de compositeurs très talentueux. En quelque sorte, le compositeur prime sur l'instrumentation si je peux m'exprimer ainsi. A titre de vendeur, je sais qu'il y a des partitions plus en demande que d'autres. Par exemple, les oeuvres pour trois et quatre guitares ainsi que le matériel pédagogique se vendent très bien, ce qui n'est pas le cas des pièces pour deux guitares. Donc, chez l'éditeur, il y a deux facettes également valides: celle des projets pour "payer l'épicerie" et celle des projets "coups de foudre" qui rapportent à long terme.

-Quels sont vos objectifs comme éditeur?
Que les gens perçoivent Les Productions d'OZ comme une maison d'édition de qualité pour la guitare classique et qui vise un créneau international. Ces objectifs sont presque atteints, présentement, Six compositeurs européens après avoir vu mon travail et perçu le dynamisme présent au sein de notre jeune maison d'édition, ont quitté leurs éditeurs pour venir chez nous, se faire éditer au Québec. Évidemment, le travail d'un éditeur, c'est d'aller cueillir les compositeurs "Vedettes" ou les plus prometteurs pour qu'on puisse grandir ensemble. C'est quelquefois une question de hasard, de circonstances, mais j'espère pouvoir continuer à faire des choix futurs judicieux.

-Croyez-vous qu'il y a une ferveur particulière dans le domaine de l'édition de musique pour guitare depuis une dizaine d'années?
je n'ai pas fait de statistiques à ce sujet, mais il y a à peu près trente ans, les éditions Schott publiaient presque une partition pour guitare par jour! Au Québec, c'est un phénomène relativement nouveau, il y a Doberman qui existe depuis vingt ans, d'OZ depuis dix ans et nous produisons énormément. Même s'il se fait davantage d'importations maintenant, je pense qu'il y a une diminution mondiale de production de musique pour guitare. D'après les maisons d'éditions dont je m'occupe de la distribution présentement, les nouveautés se font rares!

-Votre maison d'édition bénéficie d'une distribution mondiale. Que représente le marché québécois?
Malheureusement, il représente à peine 10 à 15% de mon chiffre d'affaire, la grande part du marché, c'est surtout en Europe et aux États-Unis.

-Est-ce que les goûts musicaux sont différents en Europe, aux États-Unis?
Au Québec, je vends beaucoup de matériel pédagogique et à l'extérieur, pas du tout! Par contre, la musique de tango de Patrick Roux fonctionne très bien en Europe. Pour le reste, tout se vend de la même façon.

-Productions d'OZ distribuent les partitions de plusieurs maisons d'éditions. En quoi consiste ce volet de distributeur?
Il s'agit d'une entente avec les éditions Chanterelle Verlag et Guitar Solo Publications pour distribuer mutuellement nos partitions. Ce qui a d'ailleurs contribué grandement à faire connaître Les Productions d'OZ à l'étranger. Pour les autres maisons d'éditions dont nous nous occupons de la distribution, c'est tout simplement un service d'achat-revente.

-Vous avez publié un répertoire progressif pour la guitare classique réparti en six volumes. Parlez-moi de la réalisation de ce projet.
Le projet de ce répertoire en est un d'envergure! Il a réuni un collectif de neuf professeurs de guitare du Québec: Marc Bélanger, Jacques Chandonnet, Claude Gagnon, Paul-André Gagnon, François Leclerc, Denis Poliquin, Patrick Roux, Jean Vallières ainsi que moi-même. Chaque professeur devait soumettre les pièces les plus appréciées et pertinentes de leurs expériences de pédagogue. De cette sélection de 1200 pièces, une épuration ainsi qu'une classification par degré de difficulté ont étéeffectuées, pour constituer ce répertoire progressif. Chaque volume est divisé en cinq ou six catégories importantes, à savoir: renaissance, baroque, classique, romantique-conternporaine, études et duos. Aussi, plusieurs professeurs ont écrit des pièces inédites, pour combler le manque de répertoire. Il s'agit donc, d'essayer de contrer la photocopie en offrant des volumes conçus à partir d'oeuvres attrayantes de plusieurs époques et styles, tout en respectant le niveau technique de chaque guitariste grâce à la classification par volume.

-justement, que représente le phénomène des photocopies pour un éditeur? Est-ce un fléau?
S'il n'y a pas d'actions rapides entreprises sur ce sujet, c'est la mort de l'édition à plus ou moins long terme! Pour un livre vendu, il y en a peut-être six photocopiés! Malheureusement, par manque de prise de conscience, les gens ne réalisent pas que le prix des livres est élevé, en bonne partie à cause de l'abus de photocopies.

-Quelles sont les nouveautés pour la saison '97/98?
D'abord, nous publierons la série européenne, constituée d'oeuvres de Juan Manuel Cortés (douze pièces au total, d'instrumentations diverses), François Castet, Norbert Leclercq, Jerzy Bauer (polonais, lauréat de plusieurs concours de composition) ainsi que Sefa Yeprem de Turquie. Ensuite, nous éditerons deux pièces d'Alan Belkin, "Voices" et "Sonata" cette dernière est une commande de la Société de Guitare de Montréal. Nous poursuiverons avec une Suite d'Handel, transcrite pour deux guitares par le duo Alba, des pièces de Denis Poliquin et aussi, les arrangements pour orchestre de guitares réalisés par Jacques Joubert. En somme, ce sera une année bien remplie!