Entrevue avec Edouardo Isaac
Par Isabelle Héroux 
(publiée en juillet 1999 dans le Journal de la Société de guitare de Montréal)

Eduardo Isaac nous a fait l’honneur de sa première visite au Canada les 19 et 20 février derniers, pour un concert et une conférence. Nous savions qu’il est un des grands guitaristes de l’heure, sa feuille de route et ses enregistrements en font foi, mais rares sont ceux qui avaient eu la chance de le voir en concert. Mémorable! Nous avons tous été éblouis par l’artiste et charmés par la simplicité de l’homme.

C’est la première fois que nous avons la chance de vous entendre à Montréal. Jouez-vous souvent en Amérique du Nord?
En fait ma carrière s’est développée en Europe. J’y fais 5 ou 6 tournées par année, de la France à la Pologne. Bien sûr, je suis très actif en Amérique du Sud. Je commence aussi à jouer au Japon où j’ai fait une tournée en 1998 avec orchestre. J’interprétais le Concerto D’Aranjuez. La musique occidentale jouit d’une grande popularité là-bas. Les salles de concerts sont spacieuses et modernes, remplies de deux à trois mille personnes qui paient environ 80$ US pour écouter dans un silence respecté. 
Impressionnant!

Aimez-vous toujours voyager?
Oui, mais il faut bien dire que l’enthousiasme pour les voyages s’est un petit peu calmé. Je voyage plutôt par nécessité, pour ma carrière.

En tournée, Trouvez-vous le temps de travailler l’instrument?
Il le faut bien! Mais le travail reste une grande préoccupation. Au début de ma carrière, je pouvais prévoir un an et demi à l’avance le répertoire que j’allais jouer. Maintenant, mon agent m’appelle pour me dire que je dois jouer dans trois mois la Fantaisie pour un gentilhomme, le Concerto d’Anranjuez et un arrangement avec orchestre de la Sarabande lointaine de Rodrigo lors d’un festival en Allemagne. Je ne savais même pas qu’une telle version de la Sarabande existait!

Est-ce que le répertoire vous est souvent imposé? Faites-vous souvent des compromis entre ce que vous aimeriez jouer et ce que le public veut entendre?
Quand je joue avec orchestre oui. En d’autres temps je suis libre de choisir le répertoire. Je fais ce métier pour moi, mais il faut qu’il y ait un lien avec le goût du public, sinon ça ne sert à rien. Je ne jouerais pas une oeuvre que le public ne veut pas entendre. Je suis conscient que je joue pour un public, pour lui faire plaisir.

Comment vous y prenez-vous? Quels sont vos goûts et critères?
En fait je lis beaucoup de musique nouvelle et, pour 50 oeuvres lues, j’en choisis à peu près une seule. Je cherche beaucoup car je suis très curieux de nature et j’aime particulièrement la musique du 20e siècle. Pas tellement la musique d’avant-garde mais plutôt une musique à « fusion ». J’aime les musiques qui s’inspirent du folklore sud-américain, du jazz ou d’autres souches. Dans chaque pays, les compositeurs mélangent la tradition classique et leur folklore afin de donner une musique pour guitare originale. La guitare est de la fusion des genres de la croisée des styles classiques et plus populaire. Je crois que la guitare est l’instrument du 20e siècle! Brouwer est un bel exemple, même dans ses pièces les plus expérimentales nous retrouvons des influences africaines ou antillaises. J’aime bien les argentins Piazzolla, Ginastera et Guastavino. Les Américains ont aussi une façon de composer très intéressante. J’écoute beaucoup de musique pop, jazz et folk. La musique pour guitare est très différente de celle écrite pour piano ou tout autre instrument. Elle est peut-être plus « idiomatique ». Il me semble que, pour qu’une pièce ait une valeur, il faut qu’elle sonne bien et, en ce sens elle doit utiliser un langage servant l’instrument et ses caractéristiques. De toute façon la guitare ne peut s’imposer avec un répertoire classique, car il est trop restreint. Le 19e siècle ne nous a pas laissé grand-chose. On peut mettre une pièce de Giuliani dans un programme, pour ajouter une couleur, mais je ne crois pas que ça serait une bonne idée d’en faire un concert complet. Même chose pour la sonate de Tedesco en hommage à Boccherini, elle est superbe, mais jamais il me viendrait à l'idée de faire un concert complet avec cet auteur. Selon moi, le répertoire important, qui sert les caractéristiques et les couleurs de la guitare, appartient à la 2e moitié du 20e siècle. Je me trompe peut-être, ce n’est que mon opinion.

C’est sur cette dernière phrase, empreinte de simplicité, que l’entretien s’est terminé. Nous en savons un peu plus au sujet de ce musicien, concertiste hors pair et communicateur généreux.