Dusan Bogdanovic et l'improvisation
Par Marc-André Quinto
(publiée en janvier 1999 dans le Journal de
la Société de guitare de Montréal)
Dusan
Bogdanovic est sans contredit une vedette montante dans le monde de la
guitare. Son originalité en tant qu’interprète et compositeur
est certainement la cause de cette popularité mais, ce qui le distingue
des autres guitaristes classiques c’est son talent d’improvisateur. L’improvisation
détient une place de choix dans l’univers de M. Bogdanovic
et il a bien voulu nous le faire découvrir lors de sa conférence
à «Chitarra ‘98 ».
L’improvisation va à l’encontre des traditions de
la musique classique en général, mais ce ne fût pas
toujours le cas. Historiquement , on retrouve facilement des traces de
l’utilisation d’improvisations ( pensons à J.S. Bach, par exemple)
à travers les époques jusqu’à la période où
l’on assiste à une spécialisation de la composition, de
la musique en général et d’une adoption de formes plus ou
moins fixes. Cette spécialisation aura comme effet la mise de côté
de l’improvisation au profit de ces formes. Selon M.Bogdanovic, les formes
de la musique de la Renaissance sont ouverte à l’improvisation
parce que c’était pratique courante à l’époque.
Pourquoi les guitaristes classique ont-ils intérêt
à développer leurs talents d’improvisateurs? Voici quelques
raisons: premièrement, parce qu’elle permet au guitariste souvent
trop préoccupé par les doigtés et les notes de se
détacher du côté technique pour se rapprocher de la
Musique; deuxièmement, parce qu’elle ouvre la porte à
un incroyable champ de possibilités ( la créativité
n’est pas «gelée» dans le temps, ni sur une feuille
de papier); troisièmement parce qu’elle donne une certaine liberté
à l’interprète ; quatrièmement parce qu’elle permet
une connaissance accrue du manche de la guitare; cinquièmement,
parce qu’elle permet de se sortir du pétrin plus facilement ( je
sais de quoi je parle!).
Comment développer ses possibilités d’improvisateur?
D’abord en travaillant sur des séquences de notes, des progressions
d’accords et sur les différentes cadences à travers différents
doigtés et différentes tonalités pour habituer l’oreille
(savoir comment ça sonne) et développer l’automatisme des
doigtés ( savoir qu’est-ce qui fait quoi). On doit aussi travailler
sur la transposition (pour répéter un même passage
dans différentes tonalités). Une chose est indispensable,
c’est la connaissance des accords, de leurs structures, de leurs différents
«voicings» ainsi que de leurs substitutions possibles. On
doit aussi connaître parfaitement les différents mécanismes
de modulation lorsqu’on parle de musique tonale; en musique modale ou
polymodale M. Bogdanovic parle de notes ou de zone pivot pour moduler
c’est-à-dire d’utiliser les notes communes entre deux modes. Un
autre outil important pour l’improvisation est la connaissance des lois
du contrepoint, évidemment si on désire utiliser ce mécanisme;
le talent d’improvisation contrapuntique de M. Bogdanovic est époustouflant
car un mauvais choix de note le mènerait dans une mauvaise direction
qui le mènerait rapidement dans un cul-de-sac (ce qui n’est pas
arrivé lors de ses exemples). Ce qu’on constate, c’est qu’un bon
improvisateur doit avoir une connaissance absolue de la théorie,
de l’harmonie, du contrepoint pour pouvoir utiliser ces mécanismes
sur le champ dans son improvisation.
Comment éviter les patrons et les doigtés
usuels lors de l’improvisation? A cette question M.Bogdanovic répond
qu’il faut utiliser la voix comme guide car celle-ci n’est pas restreinte
par des doigtés rigides; il conseille aussi de tenter des expériences
avec différents langages (l’atonal est un excellent point de départ).
Il est évident qu’avec une conférence de
2 heures sur un sujet aussi vaste que l’improvisation, on n’a qu’effleuré
la pointe de l’iceberg; M.Bogdanovic a cherché, essayé pendant
des années avant d’arriver à un résultat qui le satisfait,
mais il cherche et essaie encore. Sur ce point, l’improvisation est similaire
à la composition: avec l’expérience et le travail, le langage,
les possibilités et l’expressivité se développent.
Faut-il le répéter, en improvisation on ne joue pas n’importe
quoi, il s’agit d’un art, je dirai même à la limite d’une
science car il faut y injecter toutes nos connaissances pour interpréter
quelque chose qui se tient debout. Alors mesdames et messieurs, à
vos guitares!
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