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Entretien avec Alberto Vingiano
Par Alain Leblanc et Benoit Dorion
(publié en février 1997 dans le Journal
de la Société de guitare de Montréal)
Né
en 1972, il révèle très tôt des aptitudes musicales
étonnantes, et obtient son diplôme au Conservatoire G. Frescobaldi
de Ferrara avec la note maximum et une mention spéciale. Ses années
passées au Conservatoire lui permettent d’atteindre les plus hauts
cours d’interprétation musicale dispensés par les maîtres
Alvaro Company et Alberto Ponce qui lui reconnaissent des qualités
musicales et techniques exceptionnelles. Il se rend à Paris à
l’École Normale de Musique A. Cortot, où de 1991 à
1994 il achève brillamment le cursus et obtient trois diplômes:
une licence supérieure d’éxécution, une licence supérieure
de concertiste et une licence supérieure de musique de chambre.
Il est admis alors au Conservatoire National Supérieur de Musique
de Paris en 1995 en cycle de perfectionnement des instruments à
cordes, où pour la première fois un guitariste est retenu
à l’issue de la sélection.
Il remporte de nombreux prix aux concours internationaux
parmi les plus prestigieux dont les premiers prix des villes de Stresa
en 1990, de Sanremo en 1993, le premier prix F. Tarrega de Benicassim
en 1993, le prix spécial ’’Sabam’’du printemps de la guitare de
Walcourt en 1994, le premier prix E. Pujol de Sassari en 1996. Sa vie
de concertiste le mène en Italie, en Suisse, en France, en Espagne,
au Maroc, comme soliste mais également en diverses formations dont
duettiste avec flûte traversière, soliste invité avec
les orchestres de Sanremo, de la communauté de Madrid, du Royal
de Wallonie, où le public acclame la clarté, la maîtrise,
et la délicatesse du discours musical dans ses interprétations.
Il est fréquemment invité dans des festivals internationaux
de guitare en Europe, et collabore régulièrement avec des
théâtres nationaux comme l’Opéra Bastille, l’Opéra
Comique de Paris, le Théâtre de la Bastille. Ses enregistrements
comprennent une large part de musique du XXe siècle. Voici en guise
d’introduction à l’entrevue un texte préparé par
Alain Leblanc: En octobre 1992 nous nous rendons Isabelle Héroux
et moi à l’École Normale de Musique de Paris pour travailler
avec Alberto Ponce et, c’est à cet endroit pour la première
fois que j’ai entendu le nom d’Alberto Vingiano. À notre arrivée
dans la classe de Ponce où le tiers des gens étaient italiens
les deux seuls québécois que nous étions ne pouvaient
que constater sa popularité. En janvier dernier, j’étais
à Paris avec Isabelle en vue de faire une cinquième série
d’ateliers-concerts pour la mairie de Paris et, j’étais donc chez
celui que j’ai côtoyé de ‘92 à ‘96 pour lui poser
quelques questions que nous avons préparées Benoit Dorion
et moi.
Venez-vous d’une famille de musiciens?
Non je ne viens pas d’une famille de musiciens par contre mes parents
ont travaillé le piano pendant huit ans. Ils aiment beaucoup la
musique et m’ont toujours encouragé à en faire. Pourquoi
avoir choisi la guitare? Par hasard, à l’âge de 9 ans ma
cousine qui jouait de la guitare m’a appris les accords et j’ai tout de
suite aimé l’instrument.
Quelle est la situation de la guitare en Italie en ce
qui concerne la pédagogie, la fréquentation des salles de
concert, le niveau des guitaristes etc... ?
À mon avis, en Italie le niveau des guitaristes est élevé,
il y a des structures très efficaces en ce qui concerne les conservatoires
de musique, même si elles sont concentrées parce que chaque
ville importante a son conservatoire. D’habitude on y trouve de très
bons professeurs et la durée des cours est de dix ans. Après
ces dix années tu as une bonne formation musicale, mais très
peu d’appui pour poursuivre ta carrière. Les concerts sont assez
suivis parce que l’Italie c’est un pays avec une grande culture musicale.
Le problème c’est qu’il y a beaucoup d’enthousiasme pour les grands
projets, beaucoup d’argent pour les grandes vedettes surtout de l’étranger,
et très peu pour le reste. Chez-moi à Ferrara je joue presque
à chaque année mais pour pratiquement rien.
Pourquoi avez-vous quitté l’Italie pour
la France?
Je n’ai pas quitté l’Italie, c’est un pays que j’adore et j’aime
y vivre. Je suis venu à Paris pour suivre les cours d’Alberto Ponce
que j’ai connu lors d’un stage à Bologne. Ses cours m’ont beaucoup
plu et il m’a demandé à la fin de mes études au conservatoire
de venir travailler avec lui à Paris. J’étais très
enthousiaste à cette idée et de dédier tout mon temps
à la guitare. Pour le moment les perspectives d’emploi sont rares
en Italie, la situation politique est assez délicate et c’est pourquoi
je suis toujours à Paris.
Au Conservatoire National Supérieur de Musique
de Paris vous êtes le premier guitariste à être admis
dans le cycle de perfectionnement des instruments à cordes en quoi
consiste ce cycle?
J’ai eu la chance d’être choisi parmi les musiciens qui se sont
présentés pour le concours d’entrée au cycle de perfectionnement
des instruments à cordes. D’abord le Conservatoire Supérieur
de Musique de Paris est une institution exceptionnelle au niveau de son
fonctionnement. Le conservatoire organise chaque année des concerts
et des tournées pour les étudiants au cycle de perfectionnement.
Ce cycle a pour but de lancer la carrière des jeunes musiciens
qui y sont inscrits. Grâce au conservatoire, j'ai fait une tournée
de concerts de dix jours au Maroc, j'ai participé au "Barbier de
Séville" à l'Opéra Comique de Paris ainsi qu'à
un spectacle au Théâtre de la Bastille. Donc, on nous donne
la possibilité de se faire connaître et de rencontrer des
gens tout en jouant et en voyageant un peu.
Pourquoi faites-vous des concours?
Simplement parce que j'aime ça, j'en fais depuis l'âge de
quinze ans. Pour moi, c'est un élément de motivation et
de découvertes. J'aime avoir l'opportunité d'entendre d'autres
façons de jouer. Les résultats des concours c'est toujours
une question de goût, ce n'est pas forcément celui qui obtient
le premier prix qui est le meilleur. À mon avis, dans les concours
que j'ai gagnés peut-être que si il y avait eu un autre jury
, quelqu'un d'autre aurait obtenu le premier prix. Il ne faut pas que
ça devienne seulement une activité compétitive où
on se doit absolument de gagner. Les concours sont intéressants
parce que j'apprends différents programmes, je voyage, et il m'aident
à me former une présence sur scène, à retenir
l'attention du public et du jury, et ça c'est très important
pour un musicien.
Est-ce que vos expériences avec orchestre se
sont faites dans le cadre de concours et qu’en retirez-vous?
Tout d’abord, j’adore jouer avec orchestre. Si je dois choisir entre jouer
avec orchestre et jouer seul, j’opte pour le concert avec orchestre. On
a souvent cette impression que le volume sonore de la guitare ne convient
pas pour jouer avec orchestre. Bien sûr, la guitare n’a pas l’inttensité
de son d’un piano, mais c’est pos-sible d’avoir un bon équilibre
sonore entre l’orchestre et la guitare. Ainsi, je pense que les concertos
de Joaquin Rodrigo (“Aranjuez”, “Fantasia para un gentilhombre”) sont
très bien orchestrés pour permettre d’entendre convenablement
la guitare. J’ai joué souvent avec orchestre à l’occasion
de concours, comme à Benicassim et en Belgique où la finale
se déroulait avec orchestre. Et quand j’ai gagné le concours
de la ville de Sanremo un des prix c’était une tournée où
il fallait jouer quatre fois le “Concerto de Aranjuez”. Je m’épanouis
à travailler avec les chefs d’orchestre. Quand il faut que je joue
un concerto, j’écoute l’orchestre en répétition sans
le soliste pour en avoir une idée de l’interprétation. Après
c’est une question d’équilibre entre les choix du chef et les miens
pour l’interprétation de la pièce. Je conserve de très
bons souvenirs de ces expériences.
Comment s’est deroulé l’enregistrement de votre
disque suite à votre premier prix du Concours International de
Guitare Francisco Tarrega de Benicassim?
Très bien car j’aime beaucoup enregistrer. Pour ce CD, j’avais
le bonheur d’avoir un ingénieur de son extraordinaire, qui connaissait
énormément la guitare. La plupart du temps quand j’enregistre
en m’écoutant je ne suis pas satisfait de mon jeu et c’est exténuant
après trois heures d’enregistrement parce que tu essais de concentrer
au maximum tes énergies pour obtenir un bon résultat. La
partie qui consiste à faire le montage m’intéresse beaucoup,
tu peux la perfectionner pour que ça devienne un collage artistique.
La raison d’être du montage n’en est pas uniquement une pour remplacer
les fausses notes, il s’agit de juxtaposer les meilleurs moments. Parfois
j’ai conservé des passages moins propres mais qui vont beaucoup
plus loin.
Avez-vous d’autres projets d’enregistrements comme soliste
ou comme chambriste?
Oui, j’aimerais enregistrer davantage. Pour l’instant, j’ai enregistré
un autre “master” mais il n’est pas encore paru chez Opera tres. C’est
un “master” qui a comme programme: les “Trois pièces espagnoles”
de E. Pujol et de J. Rodrigo, la “Sonate” de Thomas Marco et la “Libra
Sonatine” de Dyens. Je prépare aussi un projet en collaboration
avec Antonio Ruiz Pipo pour enregistrer sa musique. Un premier disque
solo et éventuellement un deuxième incluant ses oeuvres
pour formations d’ensemble dont “Jarcias” une très belle pièce
pour flûte et guitare, et un quintette inédit. Ce que j’aime
dans ce projet c’est d’avoir la pos-sibilité de jouer la musique
d’un compositeur que je connais et d’élargir le répertoire
en enregistrant des nouvelles pièces pour la guitare, des pièces
d’aujourd’hui.
Avez-vous des préférences musicales? Que
recherchez-vous dans une pièce?
La clarté. Celle du phrasé, du son, que chaque idée
soit bien claire alors le morceau s’approfondit, le phrasé devient
beaucoup plus long et plus large, c’est plus ou moins mon approche de
la musique. J’aime particulièrement jouer Bach, la musique du début
du siècle et le répertoire du XXe siècle, comme Nuccio
D’Angelo, Alberto Ginastera, Antonio Ruiz Pipo etc... Je me sens plus
à l’aise avec ce type de répertoire et ça me permet
de développer davantage ma spontanéité et mon imagination.
Donnez-vous une importance à la création
d’oeuvres contemporaines?
Certainement, je l'ai fait avec Ruiz Pipo et D'Angelo. Dernièrement
, Éric Pénicaud compositeur français d'origine espagnole
m'a écrit un morceau inédit pour flûte et guitare
qui s'intitule ¨Stable Mouvant¨. Nous devons le jouer bientôt
en concert. Je pense que c'est très bien de jouer la musique des
compositeurs d'aujourd'hui, non seulement pour la qualité de leurs
oeuvres, pour élargir le répertoire, mais aussi pour faire
développer la technique de la guitare sinon elle risque de se fossiliser
avec le petit répertoire que nous avons.
Vous collaborez régulièrement avec des
Opéras et Théâtres nationaux , en quoi consiste votre
participation?
Dans le ¨Barbier de Séville¨ c'est un rôle de guitariste
sur scène et il faut jouer les deux airs écrits par Rossini
qui sont à la suite de l'air de Figaro. Et au Théâtre
de la Bastille c'est un spectacle réunissant des fragments de ¨Phèdre¨
de Racine chantés et mis en scène. C'est intéressant
parce qu'il faut suivre le déroulement de l'histoire, s'ajuster
au jeu des chanteurs, des acteurs, tenir compte des changements d'atmosphère,
c'est joindre le théâtre à la musique. C'est très
libérateur de participer à l'opéra, je n'ai pas du
tout le trac en le faisant, c'est une sensation différente que
de jouer seul.
Comment prévoyez-vous votre carrière après
vos études?
Avez-vous un agent? Mes idées ne sont pas claires là-dessus,
je voudrais bien avoir un agent, mais souvent après, la carrière
prend une allure de commerce et mes priorités à l'heure
actuelle c'est d'être heureux et de continuer à l'être.
Il ne m'en faut pas beaucoup, déjà si j'arrive à
jouer pour les autres, je suis content. La carrière est une chose
reliée à la chance et il y a beaucoup de choses qu'on ne
peut prédire. Bien sûr, j'ai des attentes mais ce qui est
important c'est de rester à l'aise dans son “système” parce
qu'autrement si on perd l'envie de jouer la carrière elle ne démarre
même pas.
Quels sont vos projets pour cette année?
J'ai plusieurs concerts de prévus comme soliste et en duo, une
tournée en Angleterre avec la troupe du Théâtre de
la Bastille nous joueront ¨Phèdre¨ de Racine. Ensuite,
je veux débuter le projet d'enregistrement en collaboration avec
Ruiz Pipo, et je termine cette année le cycle de perfectionnement
au Conser-vatoire.
Et qu'allez-vous jouer à Montréal , le
5 Mars prochain?
En première partie: la suite pour violon-celle BWV 1009 de J. S.
Bach, Danza Valenciana de Vincente Asencio, El columpio, et Fantasia sobre
motivos de ¨La Traviata¨ de Francisco Tarrega. Et en deuxième
partie: Due canzoni lidie de Nuccio D'Angelo et la Libra sonatine de Roland
Dyens.
Merci Alberto Vingiano et nous attendons avec impatience
votre venue à Montréal.
Discographie:
Alberto Vingiano: Certamen Internacional de guitarra Francisco
Tarrega- Benicàssim.
vol.VI (E. G. Tabalet- Alboraia. Valencia) Sonate op.47 (A. Ginastera)
Decameron Negro (L. Brouwer)
El columpio,
Fantasia sobre motivos de ¨La traviata¨,
Las dos her-manitas (F. Tarrega)
Estancias num. 1 y num. 2 (A. Ruiz Pipo)
Due canzone lidie (N. D'Angelo)
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